Colloque : Rétrospective Jan Valtin

• 14-15 novembre 2019

• Poitiers, faculté des Sciences humaines et arts, hôtel Berthelot, salle Crozet (jeudi 14 novembre – 14h / 17h45 et vendredi 15 novembre – 9h / 17h30)
et Espace Mendès France (jeudi 14 novembre – 18h / 22h)

• Colloque international coordonné par Guillaume Bourgeois (Université de Poitiers), John Fleming (Université de Princeton), Gildas Le Voguer (Université de Rennes2) et Hélène Yèche (Université de Poitiers).

• Ouvert à tous les étudiants

 

Argumentaire

Il n’y a pas beaucoup d’écrivains dont l’œuvre fut aussi fulgurante et la vie aussi pleine de rebondissements que celle de Jan Valtin (1941-1951). Son premier livre, Out of the Night, s’imposa dès sa sortie comme le plus grand succès de l’édition américaine depuis Gone with the wind (Autant en emporte le vent) ; il fut vendu à plus d’un million d’exemplaires aux États-Unis, en moins d’un an, et fut plus tard traduit dans de nombreuses langues.
Ce récit à couper le souffle de la vie d’un révolutionnaire allemand sous la République de Weimar et la première période du nazisme avait pour mérite d’éclairer la façon dont l’action des communistes contre la social-démocratie en tant qu’ennemi principal avait conduit à l’alliance objective des totalitarismes pour détruire la démocratie bourgeoise.
C’était en même temps la première description détaillée et de l’intérieur de l’univers concentrationnaire nazi et de sa machinerie criminelle.

Les historiens tendent désormais à considérer Out of the Night comme le témoignage authentique d’un ancien cadre de l’Internationale des marins rouges, affiliée au Profintern et contrôlée par le NKVD, Richard Krebs, le véritable nom de Jan Valtin. Né en 1905, membre du PC allemand dès 16 ans, parfaitement polyglotte dans plusieurs langues européennes et asiatiques, il avait participé à de nombreuses missions d’agitation et d’espionnage à travers le monde. Condamné en 1926 pour une attaque à main armée à Los Angeles, il s’impliqua dans le journal des détenus du pénitencier de San Quentin et suivit des ateliers d’écriture de l’Université de Berkeley. Sans doute émit-il alors le vœu de devenir le Joseph Conrad de cette aventure planétaire que serait la révolution : celle qui montait de la soute des navires et des caves enfumées de ces ports, la toile de fond de son œuvre… Expulsé des États-Unis à la charnière des deux décennies, il revint à l’activité communiste en Europe. Arrêté par la Gestapo, à Hambourg, à la fin 1933, il fut longuement battu et torturé, puis enfermé plusieurs années en camp de concentration avant d’être libéré comme agent double.

Il revint finalement clandestinement en Amérique où ses anciens maîtres tentèrent de le suivre à la trace et de le capturer. À New York où il vivait en paria, Valtin fit la connaissance d’Isaac Don Levine, journaliste et écrivain, spécialiste du monde russe qui avait tenu la plume de l’ex-général des services secrets soviétiques, Walter Krivitski.
Ainsi naquit l’idée d’un récit à chaud, celui de sa vie de militant et de sa rupture avec le communisme, qui mettrait particulièrement en valeur la part d’action qui fut la sienne, ponctuée d’accès de violence qui donnent à ce livre son caractère terrifiant. Don Levine misa sur les compétences littéraires de Valtin plus que sur sa posture politique d’énième opposant à Staline – un choix artistique qui balisa la réception de son oeuvre ainsi que les débats tournant autour de sa personnalité, perçue comme strictement aventurière.
Invité en de très nombreuses occasions, en 1941, à expliquer aux observateurs politiques et au public américain les raisons pour lesquelles Staline avait placé l’Union soviétique à la remorque du IIIe Reich, Valtin s’affirma toutefois comme un commentateur remarquablement pertinent, très au fait des questions allemandes et internationales.

Cependant, tout changea avec l’attaque allemande contre l’URSS, puis avec Pearl Harbor. L’administration Roosevelt, pressée de complaire à son nouvel allié russe, prit pour une éventualité qu’il fût une créature des services spéciaux allemands et enferma Valtin huit longs mois en prison. S’il ne restait plus rien de ce fâcheux épisode après la guerre – l’auteur ayant manifesté tout au long son farouche antinazisme et un néopatriotisme américain qui le conduisit notamment à s’engager comme volontaire pour la guerre du Pacifique –, sa réputation en tant qu’écrivain en ressortit écornée. Tenant d’un anticommunisme plongeant ses racines dans une expérience vécue, Jan Valtin en devint une figure de proue, en ces temps de Guerre froide bien antérieurs au maccarthysme. La sortie de son premier livre en France, en 1947, sous le titre Sans Patrie ni frontières, donna lieu à une retentissante affaire de presse, sorte de second procès Kravchenko.

En quatre années, Valtin publia encore quatre livres dont deux touchaient à ses années antérieures : Bend in the river, des nouvelles écrites au pénitencier, et Children of Yesterday, l’histoire de son bataillon engagé dans la reconquête des Philippines, ainsi que deux petits chefs-d’œuvre fictionnels à travers lesquels il donne des clefs concernant son existence après sa fuite de 1938 : Castle in the Sand et Wintertime. Parti en voyage de réflexion et de promotion de ses ouvrages en Europe, Valtin quitta subitement la France et rentra malade dans le Maryland où il mourut, le 1er janvier 1951, à 45 ans, dans des circonstances qui invitent à s’interroger sur son possible empoisonnement. Il laissait un projet de livre consacrée à la baie de la Chesapeake qui ne vit jamais le jour.

On se rend bien compte de la multiplicité des champs d’études ouverts par cette dense biographie – qu’ils touchent au syndicalisme international, au monde communiste, aux appareils strictement ressortissants des services soviétiques, aux histoires de Weimar et de la période nazie, à la littérature militante, aux aspects des propagandes et contrepropagandes durant la Seconde Guerre mondiale et les années qui la suivirent. À cela s’ajoute de riches pistes littéraires : le lettré formé en prison, le narrateur torturé, porteur des stigmates des sévices qui lui furent infligés, l’écrivain américain de langue allemande, ses modèles évidents, Jack London et Conrad…

Un colloque international centré sur le personnage de Jan Valtin ainsi que sur les événements et les hommes auxquels il a été associé serait aussi fécond que bienvenu. Cela vaut d’autant plus que l’on connaît aujourd’hui beaucoup mieux1, grâce aux archives, les ressorts de sa vie, finalement simple et très droite dans ses aspects politiques et personnels et infiniment plus riche dans le domaine plus proprement littéraire. L’œuvre de Valtin fut perpétuellement attaquée et l’homme fut infiniment calomnié. Il y a donc quelques bonnes raisons supplémentaires à réhabiliter par l’étude ce grand écrivain américain dont le nom n’a jamais été oublié mais dont la postérité souffrit autant de son décès précoce que de la démesure idéologique du contexte des années de Guerre froide.

 

Conseil scientifique

Sylvain Boulouque (ESPE Paris-Versailles)
Guillaume Bourgeois (Université de Poitiers)
Jean-Luc Domenach (Sciences-Po CNRS)
John Fleming (Université de Princeton)
Charlotte Krauss (Université de Poitiers)
Gildas Le Voguer (Université de Rennes 2)
Allan Potofsky (Université Paris-Diderot)
Michelle Rault (Conservateur en chef du patrimoine)
Simone Visciola (Université de Toulon)
Hélène Yèche (Université de Poitiers)

 


1. Von Waldenfels Ernst, Der Spion, der aus Deutschland kam. Das geheime Leben des Seemans Richard Krebs, Aufbau Verlag, Berlin, 2002 ; Fleming John V, The Anti-Communist Manifestos – four books that shaped the Cold
War, New York, Norton & Company, 2009 ; Bourgeois Guillaume, « Sans Patrie ni frontières de Jan Valtin : l’affaire de presse et le secret bien gardé des services spéciaux » in Le Temps des médias, n° 16, Paris, Nouveau Monde
éditions, 2011, pp. 19-51.

 

Richard Krebs, dirigeant de l’Internationale des marins et des travailleurs des ports, photographié par la police de Newcastle-upon-Tyne (nov. 1932). Il est Jan Valtin.

 

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